« Qu’ils viennent et ils verront des êtres humains »

Sorin ne comprend pas. Fin octobre, près de 200 personnes ont défilé dans les rues d’Hellemmes pour protester contre le projet d’installation de cinq familles roms dans la commune. Ce matin-là, Sorin a vu la foule vociférante se déverser sur le marché. Il a entendu les slogans haineux, il a vu toute cette rage et il ne comprend pas. « Il faut que les gens viennent ici pour parler avec nous et ils verront que nous ne sommes pas des voleurs et des criminels », dit-il. À ses côtés, Margareta, enceinte de huit mois, approuve : « Ils verront aussi qu’il fait froid, sous les tentes, la nuit ».

 

Famille de Sorin et Margareta, à Notre-Dame-des-Victoires.

Sorin, 31 ans, et Margareta, 32 ans, sont arrivés en 2009 dans le nord de la France, avec leurs quatre enfants, Maria, Manuela, Petrik et Sidonia. Partis de Roumanie dans l’espoir de trouver une vie meilleure. « Là-bas, on habitait dans une cabane, il y avait beaucoup d’inondations », raconte la jeune femme dans un français encore un peu hésitant. « En Roumanie, c’est très difficile, il n’y a pas de solution pour le travail, l’école est payante. On est venu ici pour le travail, pour l’école, pour donner une chance à nos enfants », explique Sorin, la voix plus assurée. Sa famille a vécu plusieurs mois dans des conditions précaires sur la « Friche » à Hellemmes, un terrain situé face à l’école Herriot. C’est là que vont les gamins.

« Des mères n’avaient plus de lait, même plus un biberon pour leurs bébés »

Faute de mieux, Sorin et les autres se sont construit des cabanes en bois, grâce au soutien de l’Atelier solidaire – un collectif animé par des étudiants de l’école d’architecture de Villeneuve d’Ascq et des habitants du quartier. Une vie s’était installée, la solidarité faisant un peu oublier le dénuement. Mais le 9 août 2012 tout s’arrête. Les familles sont expulsées du terrain, sans solution de relogement. L’histoire fait la une des journaux. Ils sont deux cents et ils ne savent pas où aller, que faire. Certains se cachent. D’autres voient leurs caravanes emportées par la fourrière.

« Des mères n’avaient plus de lait, même plus un biberon pour leurs bébés », raconte Marie-Noëlle, membre active de l’Atelier solidaire. « J’ai vu une fille d’une dizaine d’années qui n’avait pas mangé pendant deux jours », souffle aussi celle que les Roms appellent « Mama ». Après plusieurs jours d’errance, les familles se fixent en quatre endroits : au bord de l’église Notre-Dame-des-Victoires (faubourg de Béthune), le long du chemin Napoléon (près des voies SNCF à Hellemmes), boulevard de Tournai et sur la Haute-Borne à Villeneuve d’Ascq.

Avec cinq autres familles, Sorin, Margareta et leurs enfants se sont réfugiés à Notre-Dame-des-Victoires. Le diocèse, propriétaire du terrain, n’a pas demandé l’expulsion. Des associations ont apporté une aide humanitaire d’urgence : des tentes, des habits, de la nourriture. Des militantes de l’Atelier solidaire viennent régulièrement assurer de l’aide aux devoirs, aider à remplir des papiers ou emmener les gosses pour une séance récréative à la piscine.

Lueur d’espoir, une partie des familles qui vivent ici pourrait rejoindre le « village d’insertion » voulu par la mairie d’Hellemmes – mais rien n’est sûr tant que la préfecture n’a pas validé le dossier. Quant aux familles qui ne seront pas retenues, elles n’ont aucune perspective. Elles risquent d’affronter les grands froids à l’ombre de l’église en briques.

 

Famille de Marius et Argentina, à Notre-Dame-des-Victoires.

 

Famille de Firuta et Tiberiu, à Notre-Dame-des-Victoires.

Sentir le froid, la pluie, la boue qui collent aux chaussures, voir le sourire un peu triste des enfants…

Le « village d’insertion » hellemmois, financé par la communauté urbaine de Lille avec des fonds européens, sera implanté sur une petite parcelle du parc Engrand, un espace vert dédié aux centres de loisirs. Dans un premier temps, il y aura des caravanes. Mais très vite des mobil-homes seront installés, comme à Lille-Fives ou à Halluin.

Des riverains ont tenté de bloquer le chantier. La première fois, ils ont réussi. Mais la deuxième fois, les forces de l’ordre sont intervenues. Le terrain est en cours d’aménagement. À en croire le boucher, de l’autre côté de la rue, ce lieu d’accueil va polluer tout l’espace. « Honte aux élus, quartier en sursis, mort des commerces pour cinq familles roms », a-t-il placardé dans sa vitrine. « Honte à nos élus », a aussi affiché sur sa porte le garagiste, le long du même trottoir. Des voix minoritaires à Hellemmes.

Accroché à son idée, Sorin insiste : il voudrait parler avec les riverains hostiles au projet. Après tout, si ses futurs voisins venaient passer quelques instants avec lui à Notre-Dame-des-Victoires, ils entendraient la toile des tentes claquer dans le vent, ils sentiraient le froid, la pluie, la boue qui collent aux chaussures, ils verraient le sourire un peu triste des enfants. « Ils comprendraient que les mobil-homes, c’est un bon projet, avec la douche, l’électricité, de la chaleur, veut croire Sorin. Il faut parler, échanger les cultures, boire du café : et alors, ils verront qu’on est des êtres humains ».

 

Ghiocel, à Notre-Dame-des-Victoires. Le reste de sa famille n’était pas là lorsque la photo a été prise.

 

Famille de Tivadar et Anna, à Notre-Dame-des-Victoires.

 

Famille de Zoli et Roza, à Notre-Dame-des-Victoires.

Texte et photos : Sylvain Marcelli, pour le collectif de soutien.